Love Box

C’est l’histoire d’un amour…

lovebox

Love Box est une création de Miriam de Sela et Joël Colas, fondateurs de la compagnie Les Flying Fish. Les deux comédiens jouent dans ce spectacle itinérant qui a voyagé un peu partout dans l’Yonne avec le Bus théâtre ; nous avons assisté à la représentation donnée le samedi 2 avril 2016 à l’occasion du Festival Graine de mômes, au lycée professionnel de Champs sur Yonne.

Comme le rappelle la plaquette de l’Yonne en scène :

“Joël Colas et Miriam de Sela sont artistes de cirque professionnels depuis plus de vingt ans, il est clown, elle est équilibriste et acrobate. Leur parcours leur a permis de travailler chacun avec différentes compagnies, dans des spectacles collectifs, en salle, sous chapiteau, et dans la rue (…). Partenaires de travail, ils le sont aussi dans la vie ; ils vivent ensemble depuis quinze ans et ont deux enfants. Riches de leurs itinéraires professionnels et familiaux, ils ont, depuis un moment, l’envie de partager un nouveau projet à deux, qui soit le reflet de leur expérience de vie commune…”.

Artistes complets, ce sont aussi des artistes qui se complètent merveilleusement. Cette création originale a pour matière des éléments tirés de leur propre histoire, sentimentale et professionnelle, comme un moyen de la prolonger et de lui donner une forme sublimée par l’art du spectacle vivant.

Love box ou l’histoire d’une rencontre amoureuse, de ses métamorphoses qui composent de véritables “fragments d’un discours amoureux”.

Histoire d’un couple.

“L’étreinte est-elle une lutte ?”

Sœren Kierkegaard, Le journal du séducteur.

yngyangDans toutes les mythologies du monde, on peut retrouver la même intuition fondamentale : la réalité ultime de l’univers est celle d’une dualité archaïque, primordiale. L’essence de chaque chose est composée de l’alliance de deux forces contraires, opposées et complémentaires, indissociables l’une de l’autre, comme le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres, la vie et la mort, le yin et le yang, l’Etre et le Néant. La réalité ultime est clivée. Le réel est constitué d’une dialectique où combattent, telles les puissances originelles dont parle Empédocle, les forces de l’Amour et de la Haine :

“L’Amour amène tout à l’unité, la Mort disloque et dissocie ce que l’Amour a réuni… Tantôt sous l’action de l’Amour, les éléments s’assemblent en une masse unique, tantôt déchirés par la funeste Discorde, les fragments disloqués errent aux rivages où la mort déferle.”

Tout l’enjeu est de savoir laquelle de ces deux puissances originelles va l’emporter. Qui des pulsions d’Eros et de Thanatos va finalement dominer l’autre : les forces de destruction ou bien celles qui bâtissent l’avenir et suscitent l’espoir ?

A l’ensemble de ces couples cosmiques, il faut évidemment ajouter la dualité sexuelle : l’homme et la femme.

Peut être que tous les mythes ne sont jamais que la traduction de la rencontre entre le masculin et le féminin, l’attirance réciproque dans la découverte de l’altérité.

Après tout il n’y a pas d’histoire plus importante ni plus universelle que celle des rapports de l’homme et de la femme – sans exclure évidemment d’autres types de rencontres -, pas d’aventure plus essentielle dans l’existence humaine que celle de l’amour, qui est peut être la seule possibilité donnée à l’être humain de rompre sa solitude métaphysique. Car l’amour est l’un des thèmes principaux de l’art en occident, depuis l’invention du roman jusqu’au cinéma.

Le cinéaste John Cassavetes justifiait ainsi le thème unique de ses films :

“A mon avis tout le monde a besoin de dire : Où et comment puis-je aimer ? Puis-je être amoureux ? Pour pouvoir vivre, pour pouvoir vivre en paix. C’est pour ça que mes personnages dissèquent vraiment l’amour, en discutent, le tuent, le détruisent, se blessent dans ce conflit des mots et des images qu’est la vie. Le reste ne m’intéresse absolument pas. Il se peut que ça concerne d’autres personnes, mais moi j’ai une idée fixe. Tout ce qui m’intéresse, c’est l’amour. » (cité in Cassavetes, Autoportraits par Sam et Larry Shaw).

Le plus intéressant, c’est donc l’amour.

Mais comment se noue une histoire d’amour ? De quelle manière un couple se forme-t-il ? Quelles sont les règles de la rencontre amoureuse ?

Ce sont ces questions qu’aborde le spectacle Love Box.

Education sentimentale

Un homme et une femme : lui, plutôt grand, elle, plus petite ; il dégage une impression de force tranquille, elle a quelque chose d’espiègle dans le regard.

Il existe différentes phases du couple, à commencer par ce moment si singulier de la rencontre, surtout quand elle prend la forme du coup de foudre comme c’est le cas ici, ce “love at first glance » dont parlait Shakespeare, cet amour au premier regard. C’est comme si tout le chemin parcouru jusque là, quand les deux personnages surgissent du fond de la scène, n’avait servi qu’à les conduire jusqu’à l’autre, conformément à un destin secret qui les réunit au lieu précis et à l’heure exacte, marquée ici par le tic tac d’une horloge, comme pour souligner la solennité du moment.

L’autre, c’est le différent. Ici la différence est symbolisée par un maquillage fait des mêmes couleurs bleue et blanche mais inversées chez l’un et l’autre ; cette inversion se retrouve lorsqu’ils apparaissent pour la première fois, l’un par la gauche, l’autre par la droite ; le visage d’abord caché derrière une brique de bois, ils se découvrent, elle, en levant la brique, lui, en la baissant. Dans les premiers temps chacun a sa gestuelle propre, sa manière d’être au monde. Ils ne sont pas encore un couple, c’est-à-dire, un être-à-deux.

Dans l’amour comme dans toute relation humaine, tout est une question de distance, de juste distance, à travers les mouvements de rapprochement et d’éloignement ; l’amour est un lent apprentissage fait d’une série d’adaptations, de correspondances, d’ajustements dans l’espace et de synchronisation dans le temps.

Faut-il, pour embrasser l’autre, l’élever jusqu’à soi, ou bien faut-il se baisser soi-même pour le rejoindre et placer les visages exactement au même niveau ?

C’est comme un exercice d’harmonisation, la recherche de l’accord parfait – au sens le plus musical du terme, et la musique a une grande importance dans la pièce, surtout l’air Une histoire d’amour précisément.

Car au tout début d’une relation, on est “ensemble, mais pas encore” pour reprendre la belle formule de Maurice Blanchot.

Quelles sont les phases qui scandent une histoire d’amour ?

La rencontre, l’émoi amoureux, la timidité face à un être sans équivalent, le premier baiser, la découverte en soi de possibilités méconnues, une danse parfaitement orchestrée, un affrontement comme une tauromachie pour exprimer la “lutte amoureuse”, la dispute sous forme d’une scène de ménage, la réconciliation, l’accomplissement de l’amour avec la naissance d’un enfant…

Comment exprimer tout cela quand le spectacle est muet ?

Corps et expression

“Le corps est une pensée plus surprenante que jadis l’âme.” Nietzsche, Fragments posthumes XI, 1885.

L’art de raconter des histoires sans paroles, sans mots, juste avec des gestes, est l’un des arts les plus anciens qui soit. C’est l’art du mime, de la pantomime. Auquel il faut ajouter ici la danse, l’équilibre, toutes sortes de postures du corps.

Les théories de la communication, la psychologie systémique américaine de l’école de Palo Alto par exemple, nous ont appris que l’homme, à travers son corps, se “comporte”. Et il se trouve que le comportement a une caractéristique remarquable, c’est qu’il n’a pas de contraire. Il n’existe pas de non-comportement. Ne pas bouger, ne rien faire ni dire par exemple, est déjà en soi un comportement. Or tout comportement a valeur de communication. Si bien qu’on ne peut pas ne pas communiquer. Mais la communication n’a pas seulement pour objet de produire et transporter un message, la communication provoque des effets sur les autres, elle induit elle-même un comportement en retour. Cette boucle comportementale, c’est ce qu’en psychologie on nomme l’interaction.

Et c’est bien ce à quoi on assiste dans le spectacle : deux personnages en interaction continue et dont la relation ne cesse de changer de nature, relation qui passe par toutes sortes de variations insensibles, jusqu’à l’apothéose de l’amour partagé.

S’il n’y a pas de paroles échangées, cela n’a pas de réelle importance car à côté de la communication digitale – qui est linguistique – il existe la communication analogique – non verbale. Déjà au premier siècle de notre ère, Quintillien, dans son Institutio oratoria, avait introduit le concept de rhétorique somatique c’est-à-dire de langage du corps.

Ce langage corporel a ses propres ressources :

si la communication digitale est privilégiée pour exprimer le contenu d’une proposition, la communication analogique – le langage corporel – est la plus favorable pour exprimer la relation, la nature de la relation qui unit deux interlocuteurs.

Les corps en mouvement, en interaction continuelle, nous parlent d’un homme et d’une femme qui échangent et communiquent sur leur amour grandissant, qui se découvrent à travers lui. Chacun doit apprendre à “apprivoiser” l’autre et à se laisser apprivoiser par lui pour, comme dans tout couple, mener une vie commune.

On voit dans la pièce les personnages dialoguer entre eux sous la forme de gestes plus coordonnés à mesure que le spectacle avance, gestes par lesquels ils vont progressivement entrer en relation plus étroite, ajuster leurs réactions qui deviennent alors de véritables réponses aux sollicitations de l’autre, puis l’entraîner à son tour dans le mouvement de son propre désir : comme ce balancement des hanches que la femme apprend à l’homme, éveil à la sensualité, à la danse, véritable parade amoureuse.

Corps dans l’espace

La scène du bus théâtre est minimaliste, elle fait deux mètres carrés. Cette exiguïté impose des contraintes aux comédiens qui doivent, dans un travail d’épure, mesurer chacun de leur geste, de leur déplacements, effectuer des mouvements parfois vifs, parfois ralentis, qui suggèrent, dans la tension d’un mouvement retenu, la naissance du désir. Mais cette scène réduite n’induit pas seulement une contrainte technique. Elle nous rappelle que la façon de vivre l’espace est une donnée anthropologique essentielle.

Le rapport à l’espace est un paramètre très important chez tous les organismes vivants de manière générale.

Si l’on prend l’homme, à côté des cinq sens habituels qu’on lui attribue, il faut en ajouter d’autres, tout aussi fondamentaux : le sens de l’équilibre par exemple – ô combien utile aux funambules, aux acrobates – , ou bien le sens de la proprioception – si bien connu des danseurs :

“Le corps du danseur n’est-il pas justement un corps dilaté selon tout un espace qui lui est intérieur et extérieur à la fois ?” (Foucault, Le Corps utopique).

Dans les deux cas – espace intérieur du corps ou espace extérieur dans lequel il se meut – ces sens renvoient à la manière “d’habiter” son corps, de sentir son corps et de se situer dans l’espace.

Nous ne sommes pas dans notre corps comme un pilote dans son navire rappelait Descartes.

Tout corps est inscrit dans un environnement dans lequel il doit se situer.

Si bien que ces deux dimensions se rejoignent dans le sens de l’espace lui-même en tant que tel. L’anthropologue Edward Hall le désigne par le concept de proxémie dans son ouvrage La dimension cachée. La dimension cachée c’est celle de notre mode de perception de l’espace : la distinction que nous établissons entre l’espace public et l’espace intime par exemple, l’espacement dont nous avons besoin pour ne pas souffrir de la promiscuité quand nous sommes en présence des autres. Il y a, pour chaque individu et relativement à chaque ère culturelle, un seuil critique qui trace une limite dans le rapport aux autres et la juste distance à maintenir avec eux.

En effet chacun de nous se prolonge au-delà de lui-même. Notre individualité dépasse nos frontières ectodermiques, notre personnalité va au-delà des limites de notre peau pour constituer un halo autour de notre corps :

“Les frontières du moi s’étendent au-delà du corps.” E. Hall.

Il existe donc, en-deçà de l’espace public, l’espace intime qui est la signification affective donnée à la proximité, dans ce jeu entre le près et le proche. La proximité spatiale symbolise alors la proximité sentimentale.

Dans cet espace intime qui est comme un espace réservé, n’entrent que les plus proches des personnes que nous fréquentons, celles avec lesquelles nous entretenons des liens privilégiés, avec qui nous avons des affinités électives : ici, le couple se forme par les effleurements, les contacts répétés, le toucher, la caresse, tous ces gestes qui tracent des formes nouvelles pour dire un sentiment nouveau, arabesques au terme desquelles, progressivement, l’autre est introduit dans ce cercle sacré. Pour une consécration.

Objets

Les seuls objets de Love Box sont des objets en bois, de grosses briques de bois blanc. Ces cales de bois de 40 X 20 X 10 cm, sont utilisés comme des Kapla géants qui permettent un jeu de construction-fabrication : chaises, tables, mur, tabouret, escalier, et puis toutes sortes d’édifices architecturaux : on peut voir se construire sous nos yeux l’ossature d’une sorte d’aqueduc romain – une cathédrale – un pont – une tour : il faut faire jouer l’imagination ici car tout est suggéré.

Ces objets permettent d’agencer l’espace, de le structurer ; ils scandent, ponctuent l’état de la relation des personnages, ils la matérialisent.

Ils s’interposent entre l’homme et la femme parfois pour les séparer – comme, au moment de la scène de ménage, le mur érigé par le couple où chacun apporte sa pierre à l’édifice afin de s’isoler de l’autre – mais le plus souvent pour établir un lien : l’objet passe de mains en mains comme un cadeau qu’on offre – et telle Eve, la personne ignore qu’elle se donne en donnant – des objets sont fabriqués pour améliorer les conditions de vie, une forme arrondie est posée au sol pour symboliser le chez soi, enfin une cale de bois est tenue par l’homme comme s’il portait un nouveau né.

A chaque fois ces briques en bois expriment quelque chose de l’état de la relation qu’elles contribuent à objectiver. Elles sont le signe très sûr de l’engagement affectif et matériel du couple qui se construit.

Corps amoureux

“L’amour n’est rien d’autre qu’une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure” écrivait Spinoza dans son Ethique III, Scolie de la proposition 13.

Pour lui, dans l’expérience de l’amour, l’idée de l’existence de l’autre à elle seule nous met en joie. C’est comme si je déclarais : je suis heureux à l’idée que tu existes, le plaisir de vivre sur cette terre en est augmenté pour moi.

Y a-t-il en effet joie plus immense que celle d’aimer et d’être aimé en retour ?

Or la Joie elle-même doit être définie, selon Spinoza, comme “le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection.” (III, 2) : c’est l’affection qui correspond, dans l’âme, à l’accroissement de la puissance d’agir du corps.

Les passions tristes – comme la haine, le ressentiment, la jalousie – diminuent notre puissance d’agir, nous affectent de telle sorte que nous en sommes meurtris, affaiblis et que nous ne savons plus vivre autrement qu’en cherchant à blesser en retour, à détruire, à propager notre désespoir ; au contraire tout ce qui nous affecte joyeusement augmente notre puissance d’agir, qu’elle soit physique ou intellectuelle. Le bonheur se reconnait à ce qu’on voudrait rendre les autres heureux eux aussi ; la vie est comme agrandie, la vitalité est vivifiée, les sensations sont affinées, comme si l’on respirait un air plus subtil.

Avec un couple qui se forme, c’est un nouveau corps qui nait de cette union. Quand deux êtres s’aiment, leurs corps qui se rencontrent composent ensemble un corps plus grand, un corps supérieur.

C’est ce corps que nous percevons dans le duo formé par Miriam de Sela et Joël Colas. Et ce n’est pas le moindre des mérites du spectacle Love Box que de nous émouvoir, nous faire rire, en touchant le public le plus large possible, à partir de ce grand corps supérieur qui évolue devant nos yeux de spectateurs, corps qui a su conquérir des dynamismes nouveaux grâce au travail, aux exercices, à une discipline très sûre, mais grâce également à cette maîtrise supérieure qui vient de surcroit, et qu’on appelle l’amour.